Les comédiens

Le trac

avoir le trac au théâtre

Oui je suis comédien et j’ai le trac ! Je ne m’en cache pas !
Finalement, ce n’est qu’une petite maladie et je vis avec de temps en temps !
Cette fameuse boule qui envahit vos entrailles avant d’entrer sur scène !
Est-ce un bien ou un mal ? Je ne sais pas ! Comment expliquer ce phénomène ?

J’aime à reprendre la phrase de Sarah BERNHARDT qui disait à propos du trac et à une actrice qui se félicitait de ne pas en avoir « Ne vous en faites pas très chère, ça viendra avec le talent ».
Ne sachant pas où se situe mon talent, je me contenterai donc du trac qui, par ailleurs n’est pas opposable au talent lui-même.
Comme disait Jacques WEBERT : Le talent fait ce qu’il peut, le génie lui, fait ce qu’il veut !
Alors ce trac ? Difficile à définir sauf à reconnaître qu’il se manifeste essentiellement avant de jouer.
Même lors des répétitions, il est présent des la première réplique. Il me tanne, me ronge, m’oblige à bien démarrer surtout et prendre un bon départ comme on le dit si bien en langage sportif.
C’est un peu comme les discours que j’avais eu le plaisir de faire par le passé pas si éloigné que ca, de Cadre manager.
Bien débuter, accrocher l’attention des personnes présentes venues vous écouter. Voilà un point qui soulage…
Un couac de démarrage : c’est fichu. Vous perdez une partie de vos moyens et il faut être drôlement sûr de soi pour récupérer ce qui peut encore l’être tant le désordre est déstabilisant.
Au théâtre c’est pareil ou presque.
Soigner ses premières répliques c’est se donner de l’assurance, le moyen de prendre confiance en soi pour alors dérouler tout ce que l’on sait du texte, des attitudes, des déplacements , des sentiments et là… Le comédien commence véritablement à jouer, je dirai même à prendre du plaisir.
Le trac se traduit différemment auprès de chacun de nous.
Certains ont un besoin de parler, la plupart du temps sur des sujets bateaux, histoire de passer le temps, ce fameux temps interminable qui tarde, tarde tant avant d’entrer en scène.
D’autres font des vocalises, boivent, grignotent, font les cents pas… D’autres encore vont uriner deux à trois fois. Une façon de ne pas se fâcher avec sa vessie et supprimer d’emblée toute miction imprévisible.
D’autres encore s’inquiètent en permanence de l’affluence du public et ne cessent de jeter un œil depuis le rideau. Et plus la salle se remplit, plus le trac vous noue les tripes.
D’autres encore s’interrogent sur leur tenue, leur maquillage, bref on rencontre une large frange d’inquiets et nous le sommes tous en général, chacun avec ses trucs, ses manies, ses grigris.
D’autres parfois sont à la recherche d’un mot fédérateur, des encouragements « allez, ça va aller… » ou encore l’isolement Histoire de se concentrer et se rassurer sur le déroulé du texte .
Il nous faut chasser toutes nos peurs qui, invariablement, nous envahissent.
La peur du trou de mémoire, l’angoisse d’un énorme moment de solitude. La peur de l’autre qui, a la dernière répétition n’était pas au point (le sera-t-il cette fois ?) la peur du public (sera-t-il réceptif à notre jeu ?). La panique des possibles pannes d’accessoires, bref, tout ce qui peut vous lâcher vous passe par la tête. C’est idiot mais c’est comme ça ! 

C’est sans doute pour cela que le trac me prend très tôt le jour de la représentation.
Déjà et des le réveil le matin, je suis sur le qui vive. Ma voix, comment va-t-elle ? 
Il faut que je la soigne (thé chaud, citron, miel etc.) Puis je m’isole. Un besoin naturel de me retrouver seul, avec moi-même. Une paix intérieure pour peaufiner les derniers réglages. Ah ! Cette fichue phrase que je ne parviens jamais à mémoriser… Comment faire pour éviter de sombrer dans ce piège tendu depuis de nombreuses répétitions où invariablement, je me gaufre, je bute toujours sur le même mot, la même phrase?
Ce jour là, je suis de mauvais poil, déployant un caractère exécrable qui n’est pas le mien.
C’est ainsi que peu à peu, je deviens un autre. J’abandonne ma personnalité et je cède la place à mon ou à mes personnages.
Je suis le seul à vouloir préparer mes effets, mes accessoires. Je ne laisse ce soin à personne. C’est au moins une manière évidente de ne rien oublier. Je fais inventaire sur inventaire dès que l’heure me rappelle que la représentation est proche.
Impossible d’avaler quoi que ce soit. Tout juste si je parviens à grignoter un biscuit. Je me désaltère comme si j’avais soif ! Mais non, c’est seulement la peur qui m’assèche la bouche, me chatouille le ventre jusqu’au plus profond de mes entrailles.
L’anxiété est là, bien présente. Et cette garce ne me quittera que lorsque j’entrerai en scène, pas avant.
Tout cela est connu de tous les comédiens qu’ils soient professionnels ou amateurs, mais aucun ne peut le combattre réellement. On vit avec une sorte d’adrénaline à forte dose.
Finalement, c’est peut être ce qui est nécessaire pour jouer, pour soutenir les émotions attendues et avoir le courage de descendre dans l’arène et de communier avec le public.
Il en est ainsi chaque soir. Chasser les vieux démons et combattre un ennemi invisible, puissant, désarmant et grisant à la fois.
Plus que quelques minutes avant de pénétrer sur les planches. Plus personne ne peut rien pour vous. Vous êtes seul, livré à vous même. 
Courage Gérard, tu ne peux plus faire demi tour. C’est une voiture sans marche arrière que tu dois piloter.
Quoi qu’il en soit, le trac m’accompagnera toujours. Ce faux ami que j’oublie totalement sur scène et qui, pourtant, me force à tant de prouesses tant il est indispensable pour atteindre une simple finalité : JOUER !
Le trac est un sentiment cruel devenu délicieux une fois le spectacle terminé.
Mais il sera bien présent demain, encore et encore… indispensable pour continuer à progresser dans ce noble art qu’est le théâtre.

Gérard Dufour